Un certain chêne vert

Cheminement au jour le jour d'une vie banale

31 mai 2009

Billet d'edmond : Billie

Un jour déjà lointain, j'évoquais les tourments subis lors du réglage d'un lecteur de DVD, perdu entre les brouillards des "Feux de l'amour" et les lunettes de Derrick. Depuis lors, Derrick est mort, mais j'ai retrouvé la voix de la Divine, celle que j'évoquais ainsi :

" ...le poste de télé s’est arrêté, comme subitement captivé, sur un feuilleton qui doit être « Les feux de l’amour ». Un protagoniste émerge vaguement du smog et dit « tu comprends, Stacy, c’est terrible » et Stacy après avoir un peu crachoté réponds « depuis plus de dix ans il ne me fait plus l’amour ». Le manuel ajoute son grain de sel : « systême de diffusion adéquat pour cet emplacement (BG ou L) ». Mon Dieu je préfèrerais encore lire du Leibniz, ça doit être plus concret. Soudain un flash atroce, les lunettes de Derrick suivies de Derrick lui même sortent du brouillard et la forme Derrickienne dit « c’est vous qui avez tué votre femme ! » C’est exactement le contraire de ce qu’il disait la fois d’avant. En plus ils se tuent tous dans cette série, et moi je vous dis : dans ce pays là les gens ne s’aiment pas. Et puis le miracle survient, tandis que le manuel chuchote « certaines stations offrent un service VPS/PDC… ». La roue infernale des programmes télé s’arrête sur une chaîne où l’on entend Billie Holliday qui annonce « Fine and mellow » et démarre, sur fond d’une section de cuivres d’un moelleux mélancolique inoui, et chante de sa voix de miel désespérée :  « mon homme ne m’aime pas, il ne me traite pas bien… ». Pur génie. Elle, quand elle dit des choses aussi plates que dans les Feux de l’amour, on y croit. Quelqu’un me demandait pourquoi dans mon blog on a l’impression que les choses vont de mal en pis. Non, elle ne sont pas pires qu’avant. Elles le sont autant. Mais de temps en temps il y a une Billie Holliday ou quelque autre innocent qui arrive et donne du sens, et ça c’est le bonheur ..."

La voici, ci dessous, cliquez sur le lien, et si vous n'aimez pas ça, passez votre chemin parce que vous en avez pour 8 minutes et 28 secondes, mais c'est avec Coleman Hawkins, Lester Young, Ben Webster, Gerry Mulligan, Vic Dickenson et Roy Elridge, c'était en 1957, et il faudrait aujourd'hui payer une fortune pour réunir un tel plateau. C'est du Racine.

<object width="425" height="344"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/-I2a5AJUk7M&hl=fr&fs=1"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowscriptaccess" value="always"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/-I2a5AJUk7M&hl=fr&fs=1" type="application/x-shockwave-flash" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true" width="425" height="344"></embed></object>

Posté par martinev à 22:30 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 mai 2009

Billet d'Edmond : La tragédie du Mâchon Lyonnais (suites et fin)

Dans toute univers normal, c'est-à-dire vivant en équilibre stable comme peut l’être un système planétaire bien organisé, l’inattendu vient d’ailleurs. C’est du moins ce que l’on croit. L’opinion dominante est que le brutal changement de cours de nos vies découlerait forcément de l’irruption d’un Autre, ou de forces de la Nature qui nous submergeraient.

Dans cette veine là, plusieurs hypothèses ont été faites par mes lecteurs. J’en retiendrai deux.

Hypothèse numéro un. Le serveur slalomeur au type oriental, à 14 heures 08 tapantes, sort de la cuisine armé d’un pistolet mitrailleur et tire dans le tas en criant « Allah Akbar ». Il suffirait d’un prétexte ésotérique comme ces gens là savent en trouver. Par exemple que cette minute précise de ce jour là sonne le quatorze centième anniversaire de l’instant où la Mère du Prophète sentit les premières douleurs de l’enfantement, celles qu’évoque la sourate dix-huit : « le zéphyr que le Tout Puissant et Miséricordieux fit bruire à mes oreilles est comme un doux lait d’ânesse versé sur mes chairs putrides ». Bon. Ca reste à la fois trop facile et trop difficile. Facile, et même téléphonée cette fin là. Boum, bam, bim, fini. Enfantin. Et cependant difficile d’imaginer un scénario où on doive, pour captiver le lecteur, se lancer dans une exégèse préalable d’une des sourates les plus obscures du Coran. D’autant que l’interprétation que nous venons de donner de ce Texte Saint est très controversée, ce qui nous expose à des menaces et des procès de la part de certains états du Golfe et autres groupuscules wahhabites. Dangereux, et ça ne passe pas. Hypothèse éliminée.

Hypothèse numéro deux. Littéralement plébiscitée par mon lectorat, qui me l’a proposée avec d’infinies variantes. La petite fille de deux ans munie d’un nœud dans les cheveux échappe à la surveillance de son entourage et fait pipi dans l’allée centrale ; la grand-mère s’en aperçoit, se rue hors de table en poussant un grand cri d’horreur ; le serveur oriental qui jaillissait de la cuisine en portant le plat de pieds de cochon commandé par Henri et Simone bute sur la petite fille, fait tomber les débris porcins sur la grand-mère que la sauce ébouillante, et s’écroule lui-même sur le tout ; saisi par la surprise l’un des deux vieux messieurs aux mœurs efféminées côté rue s’écrie « ach, nicht hinauhslehnen klagenfurt » ce qui pourrait signifier à mon avis « ooooh, combien est douloureuse la surprise des adieux », il s’agit d’un extrait d’un lied de Schubert, mais je ne suis pas sûr, et jusque là rien de bien grave, sauf que le serveur oriental horrifié d’avoir chuté dans la viande répandue de la Bête Impure s’écrie « Allah Akbahr, soyez maudits jusqu’à la septième génération » et, sortant un petit pistolet lâche au hasard sept balles dans l’assemblée. Ce scénario, qui nous ramène au précédent à partir de prolégomènes moins cérébrales, entraine la mort de quatre personnes et quelques blessures annexes. Les quatre morts sont le père bien élevé, la grand-mère bien élevée, la jeune fille au joli désordre de queue de cheval (quel gâchis), et un convive jusque là invisible qui à une table du fond s’était malheureusement levé au même moment pour pouvoir user du fameux moulin à poivre géant, dont on voit justement là toute l’importance dans le scénario.

Mmmouais.

Rien de tout ça. Suivez moi bien :

Nous sommes le samedi 28 mars. Tout le monde sort sain et sauf du « Mâchon Lyonnais », restaurant bien fréquenté du quartier Saint-Jean (tirant vers le Saint Georges). Tout le monde a payé l’addition. Tout va pour le mieux. Mais dans les jours suivants les clients et le personnel sont atteints de troubles curieux (fièvres, vomissements, hallucinations) que les différents médecins concernés hésitent à qualifier. La mort survient dans un délai de 48 à 72 heures après les premiers symptômes. Personne ne se serait douté de rien si le chef de service de médecine interne de l’Hotel-Dieu n’avait eu l’impression qu’il y avait un rapport entre ces différents cas (dont il n’avait eu à connaître que cinq, sur la vingtaine de clients présents ce midi là, mais cinq cas très inhabituels, qui lui firent soupçonner une maladie tropicale quelconque, très contagieuse). Une enquête épidémiologique sérieuse permit d’établir que le point commun entre toutes les victimes de cette affection sévère contre laquelle on ne trouva pas de parade était d’avoir fait bombance, ou au moins acte de présence, au « Mâchon Lyonnais » ce fameux 28 mars. Pour être précis le père bien élevé ne mourut pas de cette affection qui rappelait Ebola, mais pour s’être jeté par la fenêtre après avoir vu trépasser sous ses yeux ses deux petites filles et sa femme dans la même journée. Mais les autres, tous. Semble-t-il.

L’enquête extrêmement pointue des autorités sanitaires conclut que le patient « zéro » était le serveur oriental engagé le jour même comme extra. Il avait des papiers soudanais mais ceux-ci étaient faux et on raconta plus tard qu’il arrivait de la Somalie profonde, porteur d’un virus bizarre.

Tous morts, ou presque tous. La presse, alertée par des fuites opportunes, alla ces dernières semaines à tous les domiciles des convives du 28 mars, sauf les deux allemands (mais on sut qu’ils n’en réchappèrent pas) et ne trouva que larmes, volets fermés, miroirs voilés et entourages éplorés (en principe), sans compter quelques affaires notariales compliquées.

C’est hier 2 mai que le journaliste du Progrès chargé de suivre l’affaire sonna à la porte d’Henri et Simone. C’est Henri qui ouvrit ; il pétait la forme, comme on dit. Simone était dans son salon, en très bonne santé apparente. Le scribe sentit qu’il tenait un bon sujet, dans le genre « les miraculés du Mâchon », ou « les trompe-la-mort du quartier St Jean ». Il se débarrassa, plutôt honteux, du masque et des gants en latex dont il avait cru bon se munir, sortit son magnéto et conjectura. D’où venait cette survie incroyable, qui semblait solide, plus d’un mois après les évènements ? On chercha, autour d’un pastis servi par Henri. On s’interrogea. Henri et Simone, gonflés d’importance, donnèrent toutes sortes de détails à vrai dire sans rapport avec le sujet, mais – pensa l’enquêteur – assez révélateurs de leurs personnalités. Simone, qui souffrait depuis quelques temps d’arthrose douloureuse, montra l’éplucheur de pommes de terre électrique (pour rhumatisants, disait la pub) qu’elle avait acquis. Après le pastis, on dîna ensemble ce qui donna à Henri l’occasion de faire la démonstration de son moulin à poivre motorisé, avec lumière incorporée, pour éclairer l’assiette. Il se souvint à cette occasion qu’au restaurant il y avait un monstrueux moulin à poivre manuel. Mais à priori pas de quoi expliquer que nos deux amis soient passés au travers des gouttes. Simone accompagna un petit rôti de veau par des frites qui venaient d’une friteuse sans huile (199 euros, vingt minutes de préparation, les frites cuisent dans leur propre graisse, un vrai miracle). Le pousse café dégusté on ne put résister au plaisir de montrer au journaliste le fonctionnement de la merveilleuse poubelle à cellule photo-électrique, dont le couvercle s’ouvre automatiquement dès qu’on s’en approche. Fonctionne avec 4 piles R20, énonça Henri. Le problème, ajouta Simone, c’est le chat : il s’est plusieurs fois laissé enfermer dedans, il faut bien surveiller, surtout la nuit, alors on dort mal. Et, comme elle se plaignait de douleurs aux pieds, elle alla chausser ses charentaises d’exception, à mémoire de forme, recommandées par Annie Cordy.

Après avoir subi plusieurs heures le bavardage inepte et pourtant fascinant d’Henri et Simone, l'envoyé du Progrès sut qu’il avait trouvé son titre, qu’il n’oserait pourtant jamais proposer : « Comment la bêtise conserve ». A cette idée il réfréna une furieuse envie de rire, et il allait prendre congé quand Henri lui saisit le bras et lui glissa : « au fond, pour cette histoire de restaurant, le seul truc dont je me souvienne, c’est que le Morgon était fameux : d’ailleurs le type avait oublié de nous amener la carafe d’eau et on n’a bu que du vin ».

A quoi l’on voit que l’alcool, destructeur à long terme, peut vous sauver la vie en certaines occasions, mais comme nous n’avons pas le droit de le dire, nous ne le dirons pas.

Et qu’on ne me demande pas ce qui s’est passé à 14 heures 08.

Posté par martinev à 20:51 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 mars 2009

Billet d'Edmond : La tragédie du mâchon Lyonnais

A douze heures 41 ce samedi là Henri et Simone entrent dans un restaurant lyonnais. Ils ont choisi le quartier St Jean, mais tirant vers le St Georges, non loin de la station du funiculaire qui monte à Fourvière. Vieilles pierres et beaux plafonds de chataignier, belles gravures sur les murs. A douze heures 42 on les place à une certaine table, à douze heures 50 ils plongent dans le menu relié de cuir qu’on leur a porté avec un retard légèrement irritant.

A douze heures 53 Henri  promène son regard autour de lui.

Une sculpture de bois figure un saint (car muni d’une auréole) appuyant sa main gauche sur une épée plantée dans le sol. De l’autre main il serre un livre sur sa poitrine. Ce fort volume pourrait évoquer Jean l’Evangéliste mais l’Aigle de Patmos n’avait pas d’épée. L’absence de cheval fougueux nous évitera l’hypothèse tumultueuse de Saint Georges terrassant le dragon. En revanche l’homme est enveloppé d’un grand manteau où on pressent Saint Martin avant qu’il ne le partage de son glaive au profit d’un pauvre, et qu’il ne soit blâmé pour détérioration de matériel impérial, injuste sanction à laquelle il réagira en démissionnant et devenant, quoique Pannonien,  le saint évangélisateur des Gaules. Allons-y donc pour Saint Martin.

En face d’Henri : le sourcil froncé de Simone qui s’absorbe dans l’élucidation du menu.

A droite : une table où sont installés deux adultes de sexes opposés, et deux petites filles âgées de six à huit ans. Henri opine que ce sont les enfants du couple, adoptées puisque ayant manifestement quelques différences génétiques avec leurs parents (ceux-ci de race blanche et elles de type Philippin, si l’on en juge par leurs yeux bridés et leurs cheveux d’un noir éclatant). Par commodité on se rangera à l’avis d’Henri, quoique plusieurs autres hypothèses valables puissent être avancées, comme on verra.

Le père, la quarantaine à peine effleurée, pull bleu marine sur pantalon de velours beige finement côtelé, a vraisemblablement franchi la Saône pour passer du quartier d’Ainay (qui engendra une multitude de bons bourgeois catholiques bien élevés et un seul Abbé Pierre) au quartier Saint Jean où il s’apprête à déguster une entrecôte marchand de vins.

La mère, un rang de perles sur un cou légèrement ridé mais encore assez tendre, est de type espagnol : teint mat, yeux noirs, nez un peu long et un pli de cocker dans les sourcils. Ce que ne révèlent  pas ses mines absentes (mains jointes sous le menton) et ses inclinations de tête légèrement souriantes vers les deux petites filles qui lui tirent les manches du pull (laisse mon poule, ma chérie, murmure-t-elle alors), c’est qu’elle n’est que la dernière fille d’une concierge du Boulevard des Belges, et la petite fille d’une célèbre femme facile de la route de Vienne, surnommée, bien avant que les mauvais garçon de ces faubourgs ne puissent voir l’usage mondialement célèbre de cette expression : « gorge profonde ».

Le synopsis ne dit pas si monsieur sait quelque chose des origines douteuses de madame.

Derrière à droite : une grande tablée qu’Henri devine plus qu’il ne voit, mais Simone ne manquera pas de l’alerter sur ce qui y mérite le détour. De temps à autre une femme dans les cinquante et quelques s’en détache pour promener et distraire une toute petite fille de deux ans environ, munie d’un nœud dans les cheveux.

Tout à fait en arrière, à l’écart, dans un coin donnant sur la rue : deux messieurs déjà bien usagés et un peu ridiculement habillés déjeunent face à face, l’un d’eux, dont les cheveux blancs ont une nuance bleu fuchsia, photographie les plats qu’on lui sert. Henri ne voit rien, mais Simone lui décrit leurs manières qu’elle juge efféminées.

A gauche d’Henri, coté rue également, une table où sont installés, dans l’ordre : un vieux rondouillard chauve et moustachu, en face de lui un autre rondouillard moustachu, moins vieux et moins chauve (qui doit être le fils du premier), puis face à face également une plutôt vieille dame extraordinairement bien élevée,  au visage inexpressif tant elle a gommé au fil du temps tout ce qui pourrait y affleurer d’un peu déplacé, une autre d’environ cinquante ans qu’Henri ne voit que de dos, enfin en bout de table  une jeune fille de 20 ans environ, nez mutin, cheveux plutôt blonds traités dans un joli désordre de queue de cheval et de petites mèches, visage lisse et plaisant où l’on perçoit à l’état embryonnaire la même absence d’aspérité que chez sa grand-mère, car Henri déjà comprend que ce sont la grand-mère et sa petite fille.

Pendant tout le repas on verra jaillir de la cuisine et fuser entre les tables les silhouettes de deux femmes et d’un homme (grand, brun, oriental), affectés au service, portant à longues enjambées des assiettes fumantes ou des bouteilles, évitant parfois d’un habile crochet de slalomeur olympique la petite fille au nœud dans les cheveux qui justement, ayant échappé à l’attention des grandes personnes, était partie divaguer dans l’étroite allée entre les tables. A certains moments et à certaines tables les serveurs déposeront sur demande un moulin à poivre haut d’au moins

80 centimètres

. Rien ne permet d’expliquer la taille monstrueuse de cet engin, qui oblige d’ailleurs l’imprudent convive qui l’a réclamé à se lever pour en user, si ce n’est le désir du restaurateur de singulariser son établissement par quelque détail inattendu et un peu phallique.

Henri et Simone ont choisi une poëlée de champignons des bois aux petites quenelles pour commencer, et poursuivront par un pied de cochon désossé et son escorte de rates du Touquet, l’ensemble arrosé d’un Morgon léger ; leur conversation sera intelligente (ce qui est rare, Henri et Simone étant plus souvent niais qu’à leur tour) et ils envisagent même de conclure cette singulière tranche de vie par une assiette de sorbets maison. C’est alors, à 14 heures 08 précisément, que survient cet enchaînement de circonstances incongru qui sera relaté par les gazettes comme

                                         « la tragédie du mâchon lyonnais ».

(à suivre)

Honnêtement, je ne sais pas ce qui va arriver. S’il se trouve des lecteurs pour me suggérer une fin intéressante, qu’ils n’hésitent pas… moi je vais me coucher.

Posté par martinev à 22:43 - Le billet d'Edmond - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Billet d'Edmond : en souvenir de Josep Pallach

« Les époux Pallach étaient tous deux professeurs d’espagnol. Catalans réfugiés à vingt ans en France à la fin de la guerre civile, ils avaient donc la  quarantaine. Apparemment très tranquilles ils souffraient probablement de leur exil sans le montrer. Ils ne manquaient pas une occasion de rappeler qu’ils enseignaient « el castellano », le castillan plutôt que l’espagnol. Un jour que je racontais à Madame ma parenté à Barcelone, elle tressaillit : « alors tu es de la famille ? » puis fut déçue de constater que ce n’était que par alliance ».

Ces quelques lignes inscrites dans un récit que je fis de certains épisodes de ma jeunesse témoignent qu’au moins les Pallach m’avaient intrigués dans les années soixante, et sans plus. L’image qu’ils avaient laissés dans mon souvenir était celle de gens modérés, pondérés, attentistes à leur manière. Bienveillants, sûrement. L’un des deux m’avait conseillé d’apprendre le catalan, ce que je tentai longtemps après, dans les années 90, sans suite, la vie professionnelle dévora très vite mon espace catalan. Madame Pallach (Teresa) avait tenté de monter, sans plus de succès que pour mes études catalanes, avec quelques filles de la classe de seconde et moi, la pièce de Lorca qui s’appelle en français « la savetière prodigieuse ». La savetière était la femme délurée d’un savetier andalou, et il ne me reste de la scène I (que nous n’avons jamais dépassée) que cette apostrophe étrange : « gourgandine empanachée ! ».

La semaine dernière, en visitant mon Lycée à l’occasion d’une journée portes ouvertes, je suis tombé sur un journal de Barcelone qui m’a donné des nouvelles de Monsieur Pallach.

Josep Pallach. Je ne l’avais pas revu depuis 1963.

En 1970, profitant de l’amnistie générale accordée par Franco, il était retourné à Barcelone. Le journal était de janvier 1977. L’article disait qu’il était mort, et d’ailleurs décrivait son enterrement, suivi par cinq mille personnes, avec photos, sur trois colonnes à la une, et article plus détaillé en page dix.

C’est ainsi que je sus que Josep Pallach était à sa mort, et depuis deux jours, Secrétaire Général du Parti Socialiste Catalan, poste qui aurait pu le mener loin puisque sauf erreur Pasqual Maragall, Maire de Barcelone de 1982 à 1997 et Président de la Généralité ensuite (1), était son successeur dans ce parti. Mais un infarctus en avait décidé autrement.

La consultation de Wikipédia me précisa que Josep Pallach, né en 1920, avait été membre de formations anarchistes catalanes dès l’âge de quinze ans, avait à dix huit ans exercé des responsabilités politiques dans le haut Ampurdan (juste de l’autre côté des Pyrénées par rapport à Céret), était passé en France aussitôt après où il avait transité par les camps d’Argelès et autres, qu’il s’était engagé dans la Résistance française, était retourné clandestinement en Espagne plusieurs fois entre 1942 et 1944, qu’il y avait été arrêté et emprisonné entre 1946 et 1948, avant de s’évader de la prison de Gérone. Repassé en France il y avait fait – quoique d’origine paysanne – des études à la Sorbonne. Il avait enseigné, je le savais bien pour l’avoir eu comme professeur, pendant vingt ans dans « divers établissements » (en fait, un seul à ma connaissance : le lycée de Montgeron). Que pendant ce temps d’enseignement il continuait à préparer l’après franquisme, à passer clandestinement la frontière assez souvent, comme par exemple en 1962 où il participait au congrès fondateur d’un syndicat ouvrier, avant de revenir en septembre me faire, mine de rien, des cours sur Azorin et Perez Galdos… D’ailleurs il fut condamné à nouveau, mais par contumace, pour avoir été la cheville ouvrière de ce fameux congrès. En 1975 il put enfin se consacrer ouvertement à la fondation du Parti Socialiste Catalan, formation modérée comme il l’était devenu lui-même par expérience, et promouvoir les idées qui devaient aboutir à la Constitution de type fédéral dont se dota l’Espagne en 1978. Il était l’auteur de quatre livres et fut après son décès le sujet de quatre ou cinq autres.

Voilà. On croise un homme placide, débonnaire, et l’un des souvenirs qu’on en a est celui d’un Sancho Pança un peu rablé qui passe dans le couloir avec cette manie de faire tinter ses clés contre le mur ; voilà un homme qui doit attendre sereinement, et un peu mélancoliquement peut-être, que le temps passe, que l’Histoire arrange les choses pour lui… Et non : il faisait parler la poudre et les idées, et une plaque a été fixée à sa mémoire dans la bibliothèque du Lycée, dont il fut l’un des maîtres.

Le père tranquille : ce fut le titre d’un film sur la Résistance telle que les français voulaient se la représenter dans les années de l’immédiate après guerre. Un cliché commode, en somme. Le gars bien rangé qui dans une vie parallèle est un redoutable chef de bande.

Mais comme tous les clichés, de temps à autre, il est vrai. Avec Josep Pallach, c’était vrai.

(1) Homme plein d’humour, Pasqual Maragall s’est retiré de la vie politique après qu’on ait diagnostiqué sa maladie d’Alzheimer. A ce sujet il aimait à dire « l’avantage, c’est que comme les gens me connaissent, je suis au moins sûr de ne pas oublier mon nom »

Posté par martinev à 22:37 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 mars 2009

Billet d'Edmond : Des quenelles de veau à la Pujadas

Le lundi 2 mars vers 20 heures 05, ou peut-être 20 heures 10, j’étais en train de préparer des quenelles de veau à la sauce tomate. J’avais allumé machinalement mon poste de télévision qui se trouvait réglé sur France 2, juste histoire de donner un fond sonore. C’était le journal de Pujadas. Je lui entends dire qu’Obama, contraint de trouver des économies à faire dans le budget de l’Etat, pourrait tailler dans les dépenses militaires. Et là, pour illustrer ce propos, ou éclairer le problème, au lieu de nous expliquer en quoi consiste le budget militaire des USA, à quoi il peut se comparer, comment s’effectue le déploiement des armées de ce pays sur la planète, en bref tout ce qui a un rapport avec l’information qu’il vient de donner, il nous passe un sujet (car on ne peut pas appeler ça reportage) sur le Costa-Rica, où on nous sort le cliché habituel, enfin pas si habituel puisqu’on croit toujours pouvoir le présenter comme une prodigieuse révélation, sur la suppression de l’armée dans ce pays et tous les bienfaits qu’il en a soi-disant retiré.

La voix off plaquée sur des images d’archive nous détailla donc qu’en 1946 le Costa-Rica avait connu une sanglante guerre civile (2 000 morts, ce qui nous assura la voix, correspondrait en France à 200 000 morts – je fis le calcul rapidement : la France aurait donc 490 millions d’habitants !) guerre civile après laquelle le Président Figueres, familièrement nommé Don Pepe, aurait fait voter la suppression de l’armée. Il ne resterait inévitablement que la police. Depuis lors pas de guerre, civile ou autre, pas de coup d’état militaire, beaucoup d’économies faites, un PIB par habitant parmi les meilleurs d’Amérique Centrale, bref le bonheur… Depuis lors, le Panama a suivi son exemple et est devenu le deuxième pays du monde sans armée. Et gloire à Don Pepe ! D’ailleurs le Prix Nobel de la Paix décerné au Costa-Ricain Arias ne serait-il pas un hommage indirect à Don Pepe ?

Voici ce que les téléspectateurs de France 2 n’auront pas entendu :

La guerre civile de 1946, forcément dommageable à tous et donc aux intérêts des grandes compagnies bananières (United Fruit) et caféières, est suivie de sept années de paix, quoique l’armée du Costa-Rica existât toujours. En 1953 est élu Don Pepe. A vrai dire il était déjà au pouvoir depuis 1949, pour avoir remporté la guerre civile dont il était l'un des protagonistes. Très proche des USA, pour ne pas dire homme de paille de la CIA, il avait fait décider le principe de la suppression de l’armée. Que se passerait-il si un des voisins du pays voulait lui chercher querelle ? Forcément les US Marines débarqueraient, et ne s’en iraient pas avant longtemps. Quel était l’intérêt des USA à cet arrangement qui faisait du Costa-Rica un protectorat de fait, avec toutes les conséquences qui en découlent ? Pouvoir à tout moment intervenir militairement dans la région,  contre le Panama qui a frontière commune avec le Costa-Rica et qui menaçait lui-même (théoriquement) la zone américaine du canal (les USA disposaient certes de bases dans la zone du canal, mais prendre à revers les Panaméens en venant du Costa-Rica était une variante intéressante), et aussi intervenir contre le Guatemala (au nord) qui venait justement (en 1953, curieuse coïncidence) de nationaliser une partie des bananeraies de l’United Fruit. Quel était l’intérêt des grandes familles Costa-Ricaines ? Faire protéger leurs avoirs et leurs comptes en banque par l’armée la plus puissante du monde, en l’obligeant quasiment à intervenir en cas de pépin. Et probablement vendre des terres à l’United Fruit, chassée du Guatemala (et ensuite chassée de Cuba en 1959). De fait la combinaison a bien fonctionné jusqu’à présent. Tellement bien qu’elle a été étendue à la République de Panama, mais par la force cette fois-ci, après l’intervention US contre le général Noriega en 1989. C’est donc sous la contrainte que le Panama n’a pas d’armée.

L’information selon laquelle seuls ces deux pays n’en auraient pas est d’ailleurs fantaisiste elle aussi puisque c’est le cas d’une kyrielle de micro états comme le Vatican, Andorre, Monaco, l’Ile Maurice, etc… Enfin, on n’est plus à ça près…

La valeur totale de la production Costa-Ricaine a donc augmenté. C’est surtout une production de bananes, qui profite aux grandes compagnies, et aux grandes familles, grâce à cette providentielle absence d’armée. L’inégalité dans le pays n’a pas varié.

Sur l’indigence et même l’étrangeté de certains JT de Pujadas voir http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1505

(Ou si le lien ne marche pas, aller sur le site www.arretsurimages.net et chercher Pujadas, en espérant que ce soit gratuit).

Les quenelles de veau à la Pujadas m’ont porté à de curieuses méditations. L’Amérique Centrale m’a rappelé que le Mexique est l’une de ces régions où je ne souhaiterais vraiment pas aller, comme la Corse. Pour le Mexique les raisons de cette répulsion sont assez obscures, encore qu’en y réfléchissant je crois que l’idée de devoir pour donner une adresse à un taxi articuler des mots comme « Nezahualcoyotl » ou « Coyoacan », et de m’entendre répondre dans un espagnol nasillard et surexcité, est vraiment décourageante. Pour la Corse c’est plus clair. A force d’entendre mes interlocuteurs simultanément vanter la beauté de l’île du même nom, ses plages préservées, ses charcuteries intactes, ses villages millénaires, et laisser entendre, fut-ce par touches légères et insinuations vraiment subtiles, que ça serait peut-être mieux sans les Corses, je m’interroge sur l’intérêt d’un voyage qui pour être pleinement satisfaisant devrait être précédé de l’éradication, forcément problématique, des populations natives. J’aime autant rester sur la réserve.

Posté par martinev à 18:23 - Le billet d'Edmond - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 février 2009

A partir de quand, et jusqu'à quand ?

A partir de quand un régime peut-il être défini comme policier ?

Depuis quelques années, plus précisément depuis que l’actuel Président de la République s’est emparé du ministère de l’Intérieur (2002), et s’est mis en tête, pour ébahir le bon peuple (« tu vas voir, tous ces feignants de fonctionnaires, je vais les mettre au boulot ») de demander à la flicaille de faire du chiffre, eh bien on a du chiffre. Le nombre de contrôles sur la voie publique a explosé, comme chacun peut le constater chaque jour. Le nombre de procès verbaux, automatiques ou manuels, pour dépassement des vitesses autorisées est passé en cinq ans de 0 à 2,5 millions. Brice Hortefeux a fixé très ouvertement l’an dernier des objectifs chiffrés de reconduite à la frontière sans émouvoir beaucoup l'opinion. Les magistrats aussi sont incités, dans l’intérêt de leur carrière, à sévir plus lourdement. Entre 2000 et 2004, alors que le nombre d’affaires poursuivies et de condamnations prononcées est resté stable autour de 1 million par an,  le nombre de personnes emprisonnées est passé de 50 000  à 65 000, s’est stabilisé ensuite aux alentours de 60 000 pour remonter à 66 000 en mars 2008 (pour 50 000 places disponibles). Le nombre annuel de gardes à vue est passé de 250 000 à 570 000 en 2007, probablement plus de 600 000 en 2008. Quasiment un habitant sur cent est mis en garde à vue chaque année en France ; comme il ne s’agit que d’une moyenne et qu’évidemment la fraction « paisible » ou plus précisément peu repérable de la population y échappe – pour le moment – cela veut dire que les groupes suspects (délinquants avérés, mais aussi sans-papiers ou supposés tels, et tout simplement les bronzés, ou les zozos un peu agités) y passent plusieurs fois dans l’année !

Ce nombre de gardes à vue est particulièrement intéressant car il s’agit d’une décision à l’initiative de la police et la gendarmerie, permettant de priver tout citoyen de liberté pendant un à quatre jours sous le seul prétexte qu’il est soupçonné d’être impliqué dans un délit, sans assistance d’avocat (qui a juste le droit de parler à son client une demi-heure au début), sans contrôle d’un juge (le procureur est prévenu, c’est tout). Cette disposition exorbitante a été particulièrement aggravée dans ses modalités depuis 2002, et est de plus en plus utilisée depuis lors. Elle tend à devenir un outil d’intimidation et de brimade. Sa généralisation montre que cette dérive se fait avec l’assentiment tacite ou explicite des autorités.

Dans un registre moins dramatique mais plus inquiétant encore, la mise sous surveillance de la population s’étend chaque année un peu plus. Ce ne sont pas seulement les fichiers de police, type Edvige. C’est aussi l’avalanche des punitions de tous ordres pour ceux qui ne pensent pas bien. Interdit de rouler, de fumer et de boire. Les contrevenants sont mis à l’amende, les récalcitrants stigmatisés. Cela va contre tous les principes de la responsabilité individuelle, mais l’idée qu’une élite supposée peut à bon droit et doit mener le peuple vers la voie droite à coup de lois, règlements et sanctions, progresse sans cesse.

Jusqu’à quand ?

Posté par martinev à 19:30 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

En mars 2007, déjà

C'était le même sujet, rien de nouveau sous le soleil, c'est même pire aujourd'hui....

Carnaval :

On aime, depuis quelques années, mettre en valeur ou ressusciter les vieux carnavals. Mais il ne s’agit que d’une passion feinte, quasiment muséographique. Mis à part les participants directs à certaines de ces manifestations pour qui c’est l’occasion de faire une bringue de plus dans l’année, personne ne comprend plus rien aux vertus carnavalesques.

Le carnaval était l’occasion d’une inversion des valeurs et des priorités, donc le moment où l’on pouvait rendre au scepticisme l’hommage qu’il méritait. Les fous et les animaux entraient dans les églises ; un prêtre déguisé en âne y célébrait une messe burlesque. Une multitude travestie et méconnaissable s’affranchissait de toutes les règles habituelles de la civilité. Les autorités étaient couvertes de quolibets en toute impunité. Puis tout rentrait dans l’ordre.

Aujourd’hui il n’est plus question de se laisser aller à ces extrémités. Il est vrai qu’on a les Guignols de l’Info, toute l’année durant. Justement, c’est toute l’année durant, donc ce n’est plus une transgression, c’est une addiction. Quelque chose comme serait l’alcoolisme à la place de l’ivresse.

Et mis à part se moquer des politiques (c’est permis car ça doit arranger certaines choses quelque part) on n’a plus le droit de rien faire. Une cléricature de la science et du journalisme a patiemment dressé l’inventaire de ce qui est normal, c'est-à-dire dans les normes et les moyennes. Tout ce qui n’est pas compris entre les bornes de ce  segment du possible, en fait la plupart des événements quotidiens, est source d’étonnement, d’inquiétude, d’indignation, de mobilisation, de concertation, et de cellules d’assistance psychologique. Ainsi en est-il du vent, toujours violent, de l’accident, forcément scandaleux, de la chaleur, bien sûr caniculaire, de l’absence de pluie qui sitôt qu’elle dépasse quinze jours fait crier à la sécheresse, des hivers en général qui sont régulièrement les plus doux depuis parfois dix ans et parfois cent, des étés aussi – bref la nature n’est pas normale. La nature se refuse à jouer à notre jeu avec nos règles ; et c’est vraiment vexant pour des gens comme nous qui avions décidé de « sauver la planète ».

Le normal n’étant défini que comme ce que nous avions décidé de trouver normal, plus rien ne va. Tout doit être surveillé, encadré, régulé, jugulé ou au moins déploré. Pas normal d’être un peu gros, malade, pauvre, riche, fumeur, oisif, stressé et j’en passe. Il faut inlassablement tout remettre à sa place, et quelque chose dans cette  insistance à vouloir à toute force nous faire entrer, nous les hommes et aussi le Cosmos, dans le grand dessein du Cercle de la Raison, ressemble un peu aux bonnes vieilles tyrannies d’antan, avec en plus l’angoisse de ne pas savoir comment en sortir. Car, comment faire comprendre et admettre que la vérité est toujours dans l’excès ?

Posté par martinev à 19:25 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 janvier 2009

Billet d'Edmond : Obama ah ah !

Olivier Duhamel, Obamalâtre après avoir été Ségolâtre, citait ce matin divers exemples encourageants du changement radical d'ère et de perspectives qu'aménerait la toute fraîche venue au pouvoir d'Obama.

A savoir les décisions suivantes : mettre fin au fonctionnement de diverses commissions de justice militaire, fermer la prison de Guantanamo d'ici un an (le temps de trouver des pays d'accueil pour les prisonniers), téléphoner à Mahmoud Abbas, Ehoud Olmert, au roi de Jordanie et au Président egyptien, nommer Mitchell comme émissaire au Proche-Orient, et sur un plan plus anectodique (concède Olivier Duhamel), travailler en manche de chemises dans le bureau ovale et conserver son téléphone portable Blackburry "pour ne pas se couper du peuple".

Bon.

Nous on veut bien comme écrivait autrefois le Canard Enchaîné, mais pour voir dans tout ceci l'amorce d'un virage politique quelconque il faut avoir la vue singulièrement perçante, et l'optimisme chevillé au corps. La prison de Guantanamo est tout autant illégale qu'un camp hitlérien (moin fréquentée et moins meurtrière, c'est vrai) et sa suppression immédiate, quitte à loger provisoirement ses pensionnaires dans un hotel de Miami, aurait été la seule décision à prendre par un Président résolu à changer de cap. En l'espèce il a plutôt choisi la tangente et d'éviter de traiter le problème au fond. Téléphoner au monde entier sans dire pour quoi faire, c'est possible et même souhaitable dans certains cas; désigner un émissaire (comme le firent les précédents Présidents) pour jouer les messieurs bons offices, c'est également sympathique, sauf que tant qu'on ne sait pas de quoi ces gens là discutent il est bien imprudent de se réjouir comme semble se réjouir Olivier Duhamel. Le fait est que depuis un mois Obama n'a pas même levé un sourcil pour essayer de freiner le massacre à Gaza.

Quant à l'histoire des chemises et du téléphone elle me rappelle Giscard d'Estaing qui entra à l'Elysée à pied et en complet veston en 1974, pour symboliser sa modernité supposée, et en sortit dans la même tenue en 1981, mais sous les sifflets.

Hypothèse : Obama ne serait-il qu'un bon manoeuvrier de campagne électorale, habile à faire croire que, tout en faisant autre chose ?

Posté par martinev à 09:48 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 janvier 2009

Billet d'Edmond : offensives

Autrefois (je parle d'il y a cinquante ans) l'ordre des rubriques des journaux radiophoniques était immuablement : évenements internationaux et politique étrangère d'abord, politique intérieure ensuite, et le reste (faits divers, procès en cours, sports, etc...) à la fin. La télévision sema le trouble dans cette ordonnance pour la bonne raison qu'il y avait peu d'images disponibles en général, mais encore moins de l'étranger que du reste. C'est à grand peine qu'avec 24 heures de retard ou plus on pouvait nous montrer Krouchtchev assistant au défilé de l'Armée Rouge sur la Place idem, alors qu'il était possible de diffuser le soir même des images du défilé de Dior, collection de Printemps, ligne trapèze, mais oui mesdames. C'est pourquoi sur le Journal du petit écran s'infiltra d'emblée une certaine fantaisie intellectuelle, voire le joyeux désordre du n'importe quoi. S'y ajoutèrent à la longue les effets délétères de la conviction qu'avaient la plupart des hiérarques du PAF d'avoir affaire à des ploucs juste capables d'apprécier un fade ron-ron pour concierges (je demande pardon aux concierges). J'en ai eu un énième exemple éclatant le 6 janvier en tombant par hasard sur le JT de 13 h sur France 2. C'est comme toutes les bonnes choses, on a beau n'être pas surpris, on ne s'en lasse pas.

Donc, voilà la grande nouvelle : c'était l'hiver, et il faisait froid. Rendez vous compte, il avait même neigé, sur Paris et autour. On nous montrait des paysages un peu blancs, quelques centimètres de neige, on interrogeait des dames emmitouflées qui avaient un peu glissé sur la route en emmenant le petit à l'école, on nous montrait un véhicule qui avait terminé sa course du jour dans un fossé, que des trucs comme ça pendant cinq minutes, un hachis d'insignifiances que le localier  d'une feuille de chou de province n'oserait pas servir à ses lecteurs. Et qu'en outre on jetait sans honte à la face de millions de gens qui eux, pour habiter des régions vraiment froides et rudes, vivent couramment et à la puissance 3 les mêmes petits tourments et doivent bien rire ou pleurer devant tout ce nombrilisme Parisien. Ah, mais c'est vrai, où avais-je la tête ? Dans ces montagnes et ces plateaux intérieurs reculés, on a l'habitude, donc on n'a aucun mérite...

Et puis on est passé enfin à une autre offensive, qu'il faut croire moins importante puisque venant après, l'offensive israélienne à Gaza. Juste 600 morts d'un côté, et 6 de l'autre. Je note au passage que le taux de couverture télévisuelle des morts israéliens est 26 fois supérieur à celui des morts d'en face. Oui, mais c'est sûrement parce que les Palestiniens ont l'habitude.

Posté par martinev à 15:00 - Le billet d'Edmond - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Billet d'Edmond : le 25 février 2007

Près de deux ans et une crise mondiale après, ce texte publié à l'époque sur la Pinochetisation du Chili et de l'économie mondiale :

Milton Pinochet

On sait que Pinochet a fini par mourir, comme chacun de nous un jour ou l’autre (enfin, sauf ma tante, parce qu’elle appartient à cette catégorie de gens qui nous enterreront tous, mais c’est un autre sujet). Inévitablement ce décès a fait s’exprimer un peu partout des regrets. Ceux, logiques, de ses partisans indomptables. Ceux, souvent hypocrites, des défenseurs des droits de l’homme qui ont déploré que n’ait jamais pu s’ouvrir le procès de l’ex dictateur.

A vrai dire, un procès pour quoi faire ? Augusto Pinochet est à coup sûr responsable de la mise à mort des institutions légales du Chili, et indirectement, de la mort de Salvador Allende. A ce titre il aurait pu être traduit devant une Haute Cour comme Pétain l’avait été en 1945 en France. Les Chiliens en ont apparemment décidé autrement. Il n’y a pas si longtemps Pinochet était encore sénateur à vie. Cette abstention judiciaire au Chili même, que je crois nuisible sur le long terme, a de bonnes et de mauvaises raisons. Les bonnes sont qu’à l’abri de cette impunité la démocratie chilienne a pu renaître doucement. Les mauvaises sont que le coup d’état de 1973 fut appuyé ou du moins toléré par une grande partie du personnel politique chilien de l’époque et notamment  la Démocratie Chrétienne, et que ces gens là n’ont pas trop envie qu’on revienne là-dessus.

Sauf cette hypothèse de Haute Cour, toutes les autres variantes de procès Pinochet n’auraient été que des comédies vouées à l’échec. L’ONU n’a jamais fait mine de créer une Cour Pénale consacrée aux évènements du Chili : il aurait fallu en inaugurer une vingtaine d’autres pour des cas équivalents. Une plainte déposée en Espagne par des parents d’espagnols assassinés par le régime chilien a failli aboutir à la remise de Pinochet aux autorités de Madrid. Londres trouva un subterfuge pour renvoyer au vieux général l’ascenseur de la guerre des Malouines. Mais on se demande ce qu’aurait pu donner un procès - traînant forcément en longueur - où l’accusé aurait eu beau jeu de démontrer qu’on n’avait aucune preuve de son implication personnelle et directe dans les forfaits dont on l’accusait : à mon avis quelque chose de pire que le « procès » de Saddam Hussein.

Bref Augusto Pinochet a tiré sa révérence et tant mieux. Il y a quelques jours, ou semaines – je ne sais plus – nous avions enregistré le décès de son camarade Milton Friedmann. On salua « un homme qui avait changé le monde ». Rien que ça. Friedmann était le théoricien en chef de l’école des économistes « néo-libéraux ». A ses yeux il y avait toujours trop d’Etat. Ses élèves s’installèrent au Chili dès le 12 septembre 1973. On privatisa tout. L’économie chilienne ne repartit pas, mais les inégalités devinrent insupportables (aux pauvres, s’entend). Les Services Publics et Sociaux furent détruits à un point tel que si l’Eglise n’avait apporté son concours aux plus démunis certains quartiers de certaines villes auraient plutôt évoqué Haïti que le pays pourtant malade qu’avait laissé derrière lui Allende. Aujourd’hui tout va mieux, mais finalement pas vraiment mieux que dans les pays voisins et comparables (Argentine, Uruguay, Brésil). Pas convaincant, le Friedmann. Mais enterré avec les honneurs quand même, tant il est vrai que cette « Science Politique » est un charlatanisme bien utile. Si vous me trouvez excessif, méditez cette phrase de Keynes évoquant l’Economie Politique :

          « l’enseignement de l’incompréhensible à des indifférents par des incompétents ».

Finalement je ne sais pas qui, de Milton Friedmann ou du Général Pinochet sera considéré, à la longue, comme le plus mortifère.

P.S.  Tous ces évènements sont l’occasion de rappeler que l’écrivain Isabel Allende n’est vraiment pas la fille de Salvador Allende. C’est une cousine éloignée. Ils ne se sont pas souvent vus, et pas souvent parlé, ces deux branches de la famille n’étaient pas en bons termes. Salvador, médecin des pauvres comme l’était Clémenceau, était plutôt mal vu des autres Allende. Mais il ne détestait pas sa lointaine cousine. Leur non proximité était tellement évidente qu’elle vécut encore quelques temps au Chili après le Coup d’Etat et en partit en raison d’une atmosphère générale détestable plutôt que sous le coup de menaces précises. Le malentendu faisant d’elle une victime directe de Pinochet lui porta chance : le seule de la famille qui en eut, somme toute.

Posté par martinev à 14:50 - Le billet d'Edmond - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1  2  3   Page suivante »