03 mars 2009
Billet d'Edmond : Des quenelles de veau à la Pujadas
Le lundi 2 mars vers 20 heures 05, ou peut-être 20 heures 10, j’étais en train de préparer des quenelles de veau à la sauce tomate. J’avais allumé machinalement mon poste de télévision qui se trouvait réglé sur France 2, juste histoire de donner un fond sonore. C’était le journal de Pujadas. Je lui entends dire qu’Obama, contraint de trouver des économies à faire dans le budget de l’Etat, pourrait tailler dans les dépenses militaires. Et là, pour illustrer ce propos, ou éclairer le problème, au lieu de nous expliquer en quoi consiste le budget militaire des USA, à quoi il peut se comparer, comment s’effectue le déploiement des armées de ce pays sur la planète, en bref tout ce qui a un rapport avec l’information qu’il vient de donner, il nous passe un sujet (car on ne peut pas appeler ça reportage) sur le Costa-Rica, où on nous sort le cliché habituel, enfin pas si habituel puisqu’on croit toujours pouvoir le présenter comme une prodigieuse révélation, sur la suppression de l’armée dans ce pays et tous les bienfaits qu’il en a soi-disant retiré.
La voix off plaquée sur des images d’archive nous détailla donc qu’en 1946 le Costa-Rica avait connu une sanglante guerre civile (2 000 morts, ce qui nous assura la voix, correspondrait en France à 200 000 morts – je fis le calcul rapidement : la France aurait donc 490 millions d’habitants !) guerre civile après laquelle le Président Figueres, familièrement nommé Don Pepe, aurait fait voter la suppression de l’armée. Il ne resterait inévitablement que la police. Depuis lors pas de guerre, civile ou autre, pas de coup d’état militaire, beaucoup d’économies faites, un PIB par habitant parmi les meilleurs d’Amérique Centrale, bref le bonheur… Depuis lors, le Panama a suivi son exemple et est devenu le deuxième pays du monde sans armée. Et gloire à Don Pepe ! D’ailleurs le Prix Nobel de la Paix décerné au Costa-Ricain Arias ne serait-il pas un hommage indirect à Don Pepe ?
Voici ce que les téléspectateurs de France 2 n’auront pas entendu :
La guerre civile de 1946, forcément dommageable à tous et donc aux intérêts des grandes compagnies bananières (United Fruit) et caféières, est suivie de sept années de paix, quoique l’armée du Costa-Rica existât toujours. En 1953 est élu Don Pepe. A vrai dire il était déjà au pouvoir depuis 1949, pour avoir remporté la guerre civile dont il était l'un des protagonistes. Très proche des USA, pour ne pas dire homme de paille de la CIA, il avait fait décider le principe de la suppression de l’armée. Que se passerait-il si un des voisins du pays voulait lui chercher querelle ? Forcément les US Marines débarqueraient, et ne s’en iraient pas avant longtemps. Quel était l’intérêt des USA à cet arrangement qui faisait du Costa-Rica un protectorat de fait, avec toutes les conséquences qui en découlent ? Pouvoir à tout moment intervenir militairement dans la région, contre le Panama qui a frontière commune avec le Costa-Rica et qui menaçait lui-même (théoriquement) la zone américaine du canal (les USA disposaient certes de bases dans la zone du canal, mais prendre à revers les Panaméens en venant du Costa-Rica était une variante intéressante), et aussi intervenir contre le Guatemala (au nord) qui venait justement (en 1953, curieuse coïncidence) de nationaliser une partie des bananeraies de l’United Fruit. Quel était l’intérêt des grandes familles Costa-Ricaines ? Faire protéger leurs avoirs et leurs comptes en banque par l’armée la plus puissante du monde, en l’obligeant quasiment à intervenir en cas de pépin. Et probablement vendre des terres à l’United Fruit, chassée du Guatemala (et ensuite chassée de Cuba en 1959). De fait la combinaison a bien fonctionné jusqu’à présent. Tellement bien qu’elle a été étendue à la République de Panama, mais par la force cette fois-ci, après l’intervention US contre le général Noriega en 1989. C’est donc sous la contrainte que le Panama n’a pas d’armée.
L’information selon laquelle seuls ces deux pays n’en auraient pas est d’ailleurs fantaisiste elle aussi puisque c’est le cas d’une kyrielle de micro états comme le Vatican, Andorre, Monaco, l’Ile Maurice, etc… Enfin, on n’est plus à ça près…
La valeur totale de la production Costa-Ricaine a donc augmenté. C’est surtout une production de bananes, qui profite aux grandes compagnies, et aux grandes familles, grâce à cette providentielle absence d’armée. L’inégalité dans le pays n’a pas varié.
Sur l’indigence et même l’étrangeté de certains JT de Pujadas voir http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1505
(Ou si le lien ne marche pas, aller sur le site www.arretsurimages.net et chercher Pujadas, en espérant que ce soit gratuit).
Les quenelles de veau à la Pujadas m’ont porté à de curieuses méditations. L’Amérique Centrale m’a rappelé que le Mexique est l’une de ces régions où je ne souhaiterais vraiment pas aller, comme la Corse. Pour le Mexique les raisons de cette répulsion sont assez obscures, encore qu’en y réfléchissant je crois que l’idée de devoir pour donner une adresse à un taxi articuler des mots comme « Nezahualcoyotl » ou « Coyoacan », et de m’entendre répondre dans un espagnol nasillard et surexcité, est vraiment décourageante. Pour la Corse c’est plus clair. A force d’entendre mes interlocuteurs simultanément vanter la beauté de l’île du même nom, ses plages préservées, ses charcuteries intactes, ses villages millénaires, et laisser entendre, fut-ce par touches légères et insinuations vraiment subtiles, que ça serait peut-être mieux sans les Corses, je m’interroge sur l’intérêt d’un voyage qui pour être pleinement satisfaisant devrait être précédé de l’éradication, forcément problématique, des populations natives. J’aime autant rester sur la réserve.
Commentaires
Toujours très pertinent ces chroniques !
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